© 2019 Si pas maintenant

« Si pas maintenant, alors quand ? ». Dans la dernière question d’Hillel, semble retentir un cri d’impatience. Mais quelle en est la signification ? Aveu d’impuissance face à un événement qui se fait attendre – et dont le modèle serait fourni par la venue du messie – ou à l’autre bout - à bout de patience - exhortation à agir sans plus attendre ? L’élucidation définitive de ce qu’Hillel avait à l’esprit n’étant pas près de parvenir à son « maintenant », on renoncera à trancher la question par référence à quelque intention première. Au demeurant, plus d’un moderne récuserait la nécessité de trancher. On est tellement mieux assis sur les deux branches de l’alternative que sur une seule. Et le « messie » a-t-il jamais été autre chose qu’une image lointaine, mise hors d’atteinte, de la puissance politique, comme réciproquement, la puissance politique, la reprise en mains propres, ici et maintenant, d’une puissance de salut qu’un montage théologique avait indûment estampée ? Méfions-nous pourtant des vertus de l’impatience, dont le mot d’ordre – assez duré ! – est si âpre aux oreilles de quiconque a, dans le sillage que Danny Trom a magistralement ouvert [1], appris à penser le fait juif sous le signe de la persévérance. On nous objectera peut-être que nous jouons sur les mots, voire que la labilité des mots se joue de nous, l’impatience qui couve dans l’exhortation d’Hillel visant précisément à mettre un terme à ce qui menace la persévérance juive, à ces dures réalités d’une actualité trop récente pour devoir être rappelée, dans laquelle des adversaires résurgents et rendurcis s’activent à la persévérance non moins remarquable de l’antisémitisme, y compris là où – sous la bannière du « plus jamais ça » - une mobilisation sans relâche était censée lui faire barrage. Y compris donc en Europe, y compris surtout en France, qui comporte la communauté juive de loin la plus importante du continent, et qui n’est décidément pas moins le pays de Dieudonné M’bala M’bala et de Mohammed Merah que, mettons, de Stanislas de Clermont-Tonnerre et d’Emile Zola. Mais cette opposition entre l’être juif et l’être antisémite, entre persévérance de vie et persévérance de mort, si irrésistiblement polarisante soit-elle, est loin de commander l’ensemble de nos préoccupations. Il faut revenir à Hillel, à son trilemme, dont nous n’avons cité jusqu’ici que la clausule. Etrange, cette impatience qui patiente et s’exprime en dernier. Les deux questions préalables s’énoncent comme suit : « Si je ne suis pas pour moi, qui est pour moi ? Et si je suis pour moi, que suis-je ? » Il faut leur consacrer beaucoup de temps avant de commencer à répondre. Sans compter que chaque époque redessine les contours de ce « pour moi », et rebats les cartes si volatiles dont le moindre frémissement modifie les résonnances de l’énigmatique question « que suis-je ? ». C’est de ce point que nous partons. Comme si l’impatience en définitive ne prescrivait pas d’autre urgence : à travers un désert de patience, progresser vers la promesse d’un nouveau présent.     

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La crise dans la laquelle les juifs de France sont plongés, longtemps éprouvée dans la solitude, est désormais patente. Un nombre d’entre eux a choisi de partir.  D’autres s’apprêtent à quitter la France. Rares sont désormais ceux qui n’y aient jamais songé, en leur for intérieur, fut-ce sous la modalité de la rêverie. Longtemps niée, il fallut qu’elle s’actualise avec un degré de violence surprenant, pour sauter aux yeux de tous. Pour en rendre raison, on s’est contenté d’explications ponctuelles ou circonstancielles. On a préféré inventer la figure du loup solitaire pour ne pas voir le mouvement de masse. On a préféré cacher l’agressivité derrière le désespoir et la misère. On a préféré dire que la crise touchait les juifs plutôt que la France. On a donc préféré s’arc-bouter à la conjoncture plutôt que de sonder la structure. On ne touche à la structure que si l’on élargit la focale : à la croisée la question que les juifs se posent en Europe depuis l’ère de l’émancipation et le problème qu’ils posent à la modernité européenne. La conjoncture actuelle doit être lue à jonction des deux pôles, dans un contexte marqué par des coordonnées nouvelles. La France, la France en Europe, l’Europe, est entrée dans une phase post-souveraine et postcoloniale. Les juifs de France, donc la majeure partie du reste des juifs d’Europe, sont entrées dans une phase post-exterminatrice et, avec la naissance d’un Etat pour les juifs, potentiellement étatique. La combinatoire produit la conjoncture critique dans laquelle nous sommes immergés et dont nous peinons à nous extraire pour y voir plus clair. Exhumer la structure de la conjoncture signifie alors : cerner les contours de notre époque périlleuse, pour les juifs, pour tous — puisque c’est le projet moderne lui-même qui ici se trouve engagé [2].

[1] Danny Trom, Persévérance du fait juif : Une théorie politique de la survie, éditions EHESS Seuil Gallimard, 2018

[2] Bruno Karsenti, La question juive des modernes : philosophie de l'émancipation, PUF, 2017