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Des Juifs quittent la France. La mesure sociologique de ces départs n’a pas été faite. On débat donc sur les proportions (anecdotiques ou symptomatiques ?), sur les causes et les valeurs (fantasme ou réalité ?) de ces départs. On se demande si un phénomène politique et historique a bel et bien lieu et non pas plutôt un mouvement de panique conjoncturel. Mais, pour autant que l’on réponde oui à cette dernière question, de quel phénomène politique et historique parle-t-on alors exactement : celui d’un « nouvel antisémitisme » ? Celui des retrouvailles entre les Juifs et une forme de solitude au sein d’une société française qui peine à croire à la consistance des agressions dont ils sont les victimes ? Celui de la fin de l’évidence d’un lien des Juifs à la France qui dure depuis 1791 et que ni l’affaire Dreyfus ni Vichy n’avaient pu rompre bien qu’il fut fragilisé ? Des Juifs quittent la France. Et si la plupart d’entre eux restent, rares sont désormais ceux qui n’ont jamais songé, en leur for intérieur, fut-ce sous la modalité de la rêverie diffuse ou d’un éclair fugace que le départ est une possibilité ouverte.

Mais la focale mérite d’être élargie. La France, la France en Europe, l’Europe, est entrée dans une phase post-souveraine et postcoloniale. Les juifs de France, donc la majeure partie du reste des juifs d’Europe, sont entrées, quant à eux, dans une phase post-exterminatrice et, avec la naissance d’un Etat pour les juifs, potentiellement étatique. La combinatoire produit une conjoncture critique dans laquelle nous sommes immergés et dont nous peinons à nous extraire pour y voir plus clair. Exhumer la structure de la conjoncture signifie alors cerner les contours de notre époque périlleuse, pour les juifs, pour tous ? puisque c’est le projet moderne lui-même qui ici se trouve engagé. D’où, un retour de la vieille « question juive » que la modernité a cherché à dissoudre. Cette question a toujours formulé a minima une double interrogation : celle de la place à donner aux Juifs au sein des Etats modernes (émancipation des Juifs), c’est-à-dire aussi bien la forme de ces Etats qui leur ménage cette place (l’émancipation des Juifs pensable comme le contrechamp expérimental d’une émancipation collective) ; mais aussi celle de leur persévérance à se dire encore Juif tout en devenant des citoyens modernes émancipés. Quand la « question juive » à laquelle l’émancipation donne sa réponse révèle le fait de cette persévérance, se lève l’interrogation de la mutation moderne d’une très ancienne obstination dont les coordonnées restent à penser. Ne serait-ce pas la perpétuation métamorphosée de cette obstination qui provoquent à la fois une agressivité et une indifférence inédites.