La crise dans la laquelle les juifs de France sont plongés, longtemps éprouvée dans la solitude, est désormais patente. Un nombre d’entre eux a choisi de partir.  D’autres s’apprêtent à quitter la France. Rares sont désormais ceux qui n’y aient jamais songé, en leur for intérieur, fut-ce sous la modalité de la rêverie. Longtemps niée, il fallut qu’elle s’actualise avec un degré de violence surprenant, pour sauter aux yeux de tous. Pour en rendre raison, on s’est contenté d’explications ponctuelles ou circonstancielles. On a préféré inventer la figure du loup solitaire pour ne pas voir le mouvement de masse. On a préféré cacher l’agressivité derrière le désespoir et la misère. On a préféré dire que la crise touchait les juifs plutôt que la France. On a donc préféré s’arc-bouter à la conjoncture plutôt que de sonder la structure. On ne touche à la structure que si l’on élargit la focale : à la croisée la question que les juifs se posent en Europe depuis l’ère de l’émancipation et le problème qu’ils posent à la modernité européenne. La conjoncture actuelle doit être lue à jonction des deux pôles, dans un contexte marqué par des coordonnées nouvelles. La France, la France en Europe, l’Europe, est entrée dans une phase post-souveraine et postcoloniale. Les juifs de France, donc la majeure partie du reste des juifs d’Europe, sont entrées dans une phase post-exterminatrice et, avec la naissance d’un Etat pour les juifs, potentiellement étatique. La combinatoire produit la conjoncture critique dans laquelle nous sommes immergés et dont nous peinons à nous extraire pour y voir plus clair. Exhumer la structure de la conjoncture signifie alors : cerner les contours de notre époque périlleuse, pour les juifs, pour tous — puisque c’est le projet moderne lui-même qui ici se trouve engagé [1].

[1] Bruno Karsenti, La question juive des modernes : philosophie de l'émancipation, PUF, 2017