« Si pas maintenant, alors quand ? ». Dans la dernière question d’Hillel, semble retentir un cri d’impatience. Mais quelle en est la signification ? Aveu d’impuissance face à un événement qui se fait attendre – et dont le modèle serait fourni par la venue du messie – ou à l’autre bout - à bout de patience - exhortation à agir sans plus attendre ? L’élucidation définitive de ce qu’Hillel avait à l’esprit n’étant pas près de parvenir à son « maintenant », on renoncera à trancher la question par référence à quelque intention première. Au demeurant, plus d’un moderne récuserait la nécessité de trancher. On est tellement mieux assis sur les deux branches de l’alternative que sur une seule. Et le « messie » a-t-il jamais été autre chose qu’une image lointaine, mise hors d’atteinte, de la puissance politique, comme réciproquement, la puissance politique, la reprise en mains propres, ici et maintenant, d’une puissance de salut qu’un montage théologique avait indûment estampée ? Méfions-nous pourtant des vertus de l’impatience, dont le mot d’ordre – assez duré ! – est si âpre aux oreilles de quiconque a, dans le sillage que Danny Trom a magistralement ouvert [1], appris à penser le fait juif sous le signe de la persévérance. On nous objectera peut-être que nous jouons sur les mots, voire que la labilité des mots se joue de nous, l’impatience qui couve dans l’exhortation d’Hillel visant précisément à mettre un terme à ce qui menace la persévérance juive, à ces dures réalités d’une actualité trop récente pour devoir être rappelée, dans laquelle des adversaires résurgents et rendurcis s’activent à la persévérance non moins remarquable de l’antisémitisme, y compris là où – sous la bannière du « plus jamais ça » - une mobilisation sans relâche était censée lui faire barrage. Y compris donc en Europe, y compris surtout en France, qui comporte la communauté juive de loin la plus importante du continent, et qui n’est décidément pas moins le pays de Dieudonné M’bala M’bala et de Mohammed Merah que, mettons, de Stanislas de Clermont-Tonnerre et d’Emile Zola. Mais cette opposition entre l’être juif et l’être antisémite, entre persévérance de vie et persévérance de mort, si irrésistiblement polarisante soit-elle, est loin de commander l’ensemble de nos préoccupations. Il faut revenir à Hillel, à son trilemme, dont nous n’avons cité jusqu’ici que la clausule. Etrange, cette impatience qui patiente et s’exprime en dernier. Les deux questions préalables s’énoncent comme suit : « Si je ne suis pas pour moi, qui est pour moi ? Et si je suis pour moi, que suis-je ? » Il faut leur consacrer beaucoup de temps avant de commencer à répondre. Sans compter que chaque époque redessine les contours de ce « pour moi », et rebats les cartes si volatiles dont le moindre frémissement modifie les résonnances de l’énigmatique question « que suis-je ? ». C’est de ce point que nous partons. Comme si l’impatience en définitive ne prescrivait pas d’autre urgence : à travers un désert de patience, progresser vers la promesse d’un nouveau présent.     

 

 

 

[1] Danny Trom, Persévérance du fait juif : Une théorie politique de la survie, éditions EHESS Seuil Gallimard, 2018